Certains amours ne sont pas faits pour durer dans la même maison
(inédit)
« et si s’aimer, c’était partir ? »
parfois, aimer vraiment, c’est laisser l’autre partir pour qu’il puisse continuer à respirer.
I
ils s’étaient aimés comme on respire – sans penser que l’air puisse manquer : sans mesure, sans prudence. avec cette foi naïve que l’amour suffit à tout sauver.
et pourtant leurs chemins se séparaient.
non par lassitude.
non par colère.
mais parce qu’un jour l’amour apprend aussi ceci : que la liberté n’est pas un prix à payer, mais une rivière qui traverse silencieusement le cœur, emportant avec elle ce qui étouffe et laissant la lumière s’installer dans le creux de l’âme.
chacun devait désormais apprendre à grandir sans l’autre.
parfois, aimer vraiment, c’est laisser l’autre partir pour qu’il puisse continuer à respirer.
elle se souvenait de leur début : les rires, les promesses, les nuits où le monde semblait minuscule tant leur amour prenait toute la place. mais les années avaient tissé entre eux un fil de fatigue, d’abord presque imperceptible, puis de plus en plus lourd. les mots, jadis caresses, s’étaient faits reproches. parfois, dans le regard de l’un, l’autre ne trouvait plus ni refuge, ni lumière.
les enfants les observaient, silencieux.
leurs yeux trop jeunes comprenaient déjà ce que les adultes taisaient : les éclats de voix, les soupirs, les silences qui s’étiraient comme des murs invisibles.
dehors, les voisins regardaient eux aussi. témoins de l’amour passé devenu silence. ils se souvenaient des baisers échangés sur la place, des éclats de rire qu’on entendait jusque dans la rue. était-ce hier encore que ces deux-là, main dans la main, faisaient rougir la lumière du soir ?
à présent, la même place semblait plus grande, plus froide – comme si le vent lui-même savait que quelque chose s’était éteint.
lui et elle ne se détestaient pas.
ils savaient seulement que pour ne pas s’abîmer, il fallait partir.
que parfois aimer, c’est savoir s’éloigner avant que la tendresse ne se change en blessure.
leur séparation n’avait rien d’un drame.
c’était un geste d’amour, paradoxal mais sincère : laisser l’autre respirer, se retrouver, s’épanouir ailleurs.
et pourtant, au fond de chacun demeurait une question, douce et douloureuse :
peut-on vraiment cesser d’aimer quand le cœur bat encore ?
II
peut-être qu’un jour, au détour d’une rue, leurs regards se croiseront à nouveau.
peut-être qu’ils souriront, apaisés.
car au-delà du silence, parfois, l’amour ne meurt pas : il se transforme, il se repose, et attend qu’on le regarde autrement.
peut-être comprendront-ils alors ceci : que certains amours ne sont pas faits pour durer dans la même maison, mais pour continuer à vivre dans la mémoire des saisons.
les jours passeront.
les gestes redeviendront simples.
le matin aura de nouveau l’odeur du café et de la lumière.
au début, il y aura le manque – ce silence étrange qui s’installe à la place de l’habitude. les objets sembleront trop calmes, les chambres trop vastes.
puis, doucement, la vie reprendra son souffle.
ils apprendront à marcher seuls, à écouter leur propre cœur battre sans l’écho de l’autre. et dans cette solitude apprivoisée, quelque chose s’ouvrira à nouveau.
non pas l’ancienne flamme – celle qui brûlait trop fort, celle qui voulait tout garder – mais une lumière plus douce.
une lumière qui ne réclame rien.
alors chacun découvrira, un matin presque ordinaire, qu’il est possible d’être en paix avec ce qui a été. ils penseront l’un à l’autre sans amertume, comme on pense à un pays quitté où l’on a pourtant appris à vivre, à faire le premier pas de danse, à dire le premier mot de la vie.
et peut-être comprendront-ils enfin que leur amour d’hier n’a jamais appris à conjuguer le verbe échouer.
il est simplement venu se déposer comme une vague apaisée sur le rivage.
car certaines histoires ne se terminent pas : elles s’éloignent doucement, comme deux chemins qui se séparent dans la forêt mais continuent, chacun de leur côté, à recevoir la même lumière du ciel – celle qui désormais scintille dans les yeux de l’enfant qu’ils ont eu.
et dans le sourire discret du monde, ils sentiront encore, quelque part, la gratitude d’avoir aimé – et d’avoir laissé l’amour continuer son chemin sans eux.
Fidèle Mabanza, mars 2026
